Les Pieds-Nickelés à Bangkok

Le pourquoi du "No Comments"

        C'était mal engagé dès le départ. Le premier jour où l'on s'est rencontré (en mars 2005), Félix le Marseillais m'a montré la maquette du magazine et j'ai su que j'avais affaire à des charlots de première. Le soir même nous avions rendez-vous au resto et il était en retard de 45 mn. J'étais furieux. Pour se justifier, il m'a dit que c'était la faute de sa femme (thaïe) et qu'après tout, nous étions à Pattaya. L'excuse bidon par excellence. 

  

        Une semaine après, nous nous sommes revus à Bangkok. Daniel [Roudier] le Bordelais était là. On a sympathisé mais je n'arrivais pas à comprendre leurs motivations. Je les ai mis en garde, leur disant que diriger un magazine était un casse-tête permanent et qu'il ne fallait pas compter sur moi pour régler tous les problèmes, surtout pour le côté commercial. Ils n'ont rien voulu savoir, trop contents d'avoir trouvé quelqu'un sur qui décharger le fardeau qu'ils avaient fabriqué eux-mêmes. 

        Puis Félix est rentré en France en promettant de revenir au bout d'un mois (pour soi-disant démarcher tous les restaurants italiens de Bangkok) et de m'envoyer par la poste un PC portable Toshiba sous quinzaine. Il n'a fait ni l'un ni l'autre. On dit 'menteur comme un Marseillais'…     

        Le bureau était situé dans un petit rez-de-chaussée sombre comme un trou à rats et infesté de gros cafards. Lorsque j'ai commencé, je n'avais donc pas d'ordinateur, ni même de table de travail. Aussi incroyable que cela puisse paraître, j'ai dû le demander à Daniel qui pensait que je pouvais m'en passer ou utiliser celui de la secrétaire. 

  

       J'ai fini par avoir un PC, une table et une chaise. On a pu sortir une maquette digne de ce nom (44 pages), tirée à 300 exemplaires (51 000 bahts) et remplie de pubs gratuites.

        Seulement, il n'y avait plus de commerciaux pour démarcher les clients. Tous ceux qui étaient là avant mon arrivée avaient fini par laisser tomber. J'en ai quand même trouvé quatre (de clients), et Daniel à peu près autant. Il devait partir en France début Juin pour deux semaines. Quelques jours avant, il m'annonce soudain que je dois boucler le 1er numéro (76 pages) et aller chez l'imprimeur huit jours après son départ. Il avait laissé des instructions orales (!) à l'infographiste thaï concernant les pubs à garder (de la maquette), sans m'en parler ni me donner des indications par écrit. Grande inconscience professionnelle

      Précision au passage: la facture de l'imprimeur se montait à plus de cent mille bahts pour trois mille exemplaires commandés. Frais de fonctionnement, salaires compris: au moins autant. Recettes prévues: trente-cinq mille à tout casser (et cela a été revu à la baisse)

        Je ne me suis donc occupé que des textes (et des pubs de mes propres clients). J'ai pensé (à tort) que je pouvais faire confiance à l'infographiste, qu'il savait ce qu'il avait à faire.

     L'ami journaliste allemand est venu nous aider à vérifier l'ensemble. A la rubrique des 'images insolites', Daniel avait choisi, entre autres horreurs pathétiques, une femme de quarante ans, obèse et nue, de dos mais tournant la tête vers l'objectif, debout dans sa salle de bains, avec des bourrelets énormes. D'un commun accord, nous avons décidé de l'enlever.  

 

        Quand Daniel est revenu, il a d'abord piqué une crise de rage parce qu'il n'y avait pas cette photo dans ''son'' magazine. Il a fait un caprice de gosse. J'étais consterné. Puis il s'est aperçu qu'il manquait beaucoup de pubs, notamment celles de ses clients payants. Il était fou furieux. C'était la catastrophe et je savais que cela me retomberait dessus. J'ai vérifié avec l'infographiste: il n'avait pas eu la liste des pubs à insérer (à part la mienne), il n'avait pas compris ce que Daniel lui avait dit et il n'avait pas osé me demander, de peur de passer pour un imbécile. Il avait préféré faire n'importe quoi. Il a fini par passer pour un handicapé mental. C'est sans doute plus excusable.

        La distribution a quand même eu lieu et l'accueil n'a pas été si mauvais, au contraire. Seulement il n'y avait toujours personne pour démarcher des clients potentiels et Daniel ne semblait pas du tout s'en soucier, au contraire. Un jour, je suis allé moi-même prospecter cinq établissements: mauvais moment, mauvaise saison, magazine inconnu.

         Bref, le 1er juillet à 17h, au moment où je croyais toucher la paie comme convenu, Daniel commence par me dire qu'il n'apprécie pas du tout que j'aie osé continuer à travailler pour le Gavroche (je ne le faisais pourtant que le soir et le week-end). Il considère ça comme une trahison. Ensuite, comme prévu, il me rend responsable des erreurs de l'infographiste et pour finir, il me reproche de n'avoir pas assez produit d'articles. On en a débattu pendant deux heures montre en main. Enfin, il m'a donné trente-cinq mille bahts, au lieu de quarante, en me disant que pour le loyer je pourrais toujours récupérer la caution de deux mois qu'il avait versée pour moi et qu'à l'avenir je serai uniquement payé par article produit et au pourcentage sur la vente des pubs. Et que, comme j'avais perdu sa confiance, je devais lui rendre les clefs du bureau.

        Acta est fabula. C'était donc terminé. Mais nous étions un vendredi soir et j'avais au bureau des dizaines de CD que je voulais récupérer. Il m'a dit que je pourrais le faire le lundi suivant. Comme je n'avais pas non plus confiance, en éteignant l'ordinateur, je l'ai verrouillé par un mot de passe (j'avais beaucoup de documents de travail que je préférais effacer le moment venu).  

        A peine rentré chez moi, il m'a rappelé pour me demander de lui donner le mot de passe, en me menaçant des conséquences les plus graves en cas de refus. Je lui ai dit donnant-donnant, CD contre mot de passe et je suis retourné au bureau. Il était hors de lui. Il m'a violemment poussé en arrière sachant pertinemment que j'avais été 'équipé' de deux barres de titane vissées sur les vertèbres. J'ai réussi à tomber en amortissant ma chute mais il m'a chopé au col tout en me montrant son poing et en hurlant 'Le mot de passe !'. Je lui ai dit que je le changerais moi-même. Pan, sur le nez, je me suis mis à pisser le sang. Ne tenant pas à me retrouver encore à l'hôpital avec des frais astronomiques et un état de santé peut compatible avec une recherche d'emploi efficace, je lui ai donné le mot de passe et il m'a rendu les CD.

        Il s'est passé et dit bien d'autres choses du même tonneau, mais voilà l'essentiel. Il a sorti un deuxième numéro (86 pages), puisque je l'ai quasiment bouclé au point de vue textes (à part un article en thaï sur la drogue obtenu après mon départ), mais il n'a quasiment pas de clients payant (les miens n'avaient signé que pour un seul numéro, par amitié) et ça a encore dû lui coûter environ deux cents mille bahts.

        Pour le 1er numéro, ses quelques clients payants n'ont pas été insérés par l'infographiste, et un des mes clients n'a pas apprécié d'être dans les pages en thaï, donc il n'a pas voulu payer (5500 bahts). 

 

      Entretemps, alors qu'il avait déclaré pendant des mois que s'était impossible, Daniel a fini par changer le nom du magazine, passant de '191' à 'WWW' (pour What-When-Where !), et il a enfin reconnu que les tarifs pubs étaient trop élevés, et il les a baissés de 40%. Difficile à suivre. Il a sorti un 3ème, puis un 4ème numéro et il a fermé boutique. Tout ça pour ça ? Beaucoup de bruit pour rien. Connard... 

Raymond Vergé



11/05/2008
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