Rédemption 2ème partie

 [Suite de la 1ère partie]

          Enfin, la porte se rouvrit dans un cliquetis de serrure récalcitrante, laissant apparaître l'impressionnante carrure de l'officier derrière l'humble sentinelle. Rasé de près, huilé, pommadé, les moustaches en crocs, l'inspecteur Aggarwal rayonnait de fierté martiale dans son bel uniforme kaki.

          Quand il lui demanda de s'expliquer, Alex s'entêta lourdement et répéta ce qu'il avait déclaré au directeur de l'hôpital. En fait, ce qui embêtait le policier n'était pas l'infraction commise, mais toute la procédure que cela laissait supposer.

          "Tu comprends, dit-il, tu es étranger et je vais devoir [me] taper tout un rapport qui sera transmis en plusieurs étapes au ministère de l'intérieur à Delhi, lequel préviendra ton ambassade qui devra en accuser réception, et cætera, et cætera, et cela prendra des mois à échanger des documents administratifs. Tu n'as pas un ami qui pourrait te passer cent roupies pour que l'hôpital cesse les poursuites??".

          Alex lui expliqua qu'il ne connaissait personne. "Bon, j'ai une solution pour t'arranger le coup et me débarrasser de toi, suis-moi!". Et ils prirent un rickshaw pour se rendre au marché, derrière le bureau de poste principal, à moins d'un kilomètre de là.

           Son plan était effectivement des plus élémentaires. Il choisit deux camelots et trois maraîchers parmi ses plus obligés et, les prenant à part un par un, se mit à leur exposer la situation de ce pauvre étranger qui l'accompagnait et que l'on accusait à tort de grivèlerie et de détournement de bien public. Sa plaidoirie fut tellement convaincante qu'il n'eut aucun mal à leur soutirer vingt roupies chacun.

        Lorsque le compte y fut, ils retournèrent à l'hôpital où le contrevenant hilare put s'acquitter de sa dette et récupérer ses effets personnels. Tout rentrait dans l'ordre. Sur le perron, l'inspecteur Aggarwal, visiblement satisfait de sa stratégie, se prépara une chique de tabac agrémentée de chaux éteinte qu'il se coinça entre la gencive et la lèvre inférieures après en avoir proposé la moitié à Alex pour sceller leur éphémère complicité. "Et maintenant, va te faire pendre ailleurs, que je ne t'y reprenne plus, d'accord ?".

          Le lendemain, dans un sursaut dû peut-être à l'instinct de conservation, Alex décida, pour la énième fois, de cesser de shooter, ne serait-ce que pour laisser reposer ses veines, prendre du recul et souffler un peu après cette séquence évènementielle un peu… démentielle. Il lui fallait absolument quitter Bénarès sinon tout sevrage définitif serait impossible, du fait de l'accessibilité au «produit» et de ses relations amicales avec les fournisseurs.

          Refaire surface, reprendre le dessus, revenir à la vie, décider à nouveau, ne plus subir la dictature de l'horloge biologique, briser le cercle infernal du retour à la cuisine en vase clos, à la boucherie quotidienne. Une grande lassitude s'était emparée de lui, renforcée par un rejet naturel, un dégoût, autant physique qu'intellectuel, pour cet esclavage stupide et consenti.

          La partie n'était pas gagnée d'avance: l'héroïne est la plus exigeante, la plus jalouse et la plus implacable des maîtresses. On ne s'en débarrasse pas d'un revers de la main. Il faut composer avec elle, sinon elle vous laisse par terre, à l'agonie, tellement tourmenté par son absence que la mort vous semble la plus douce et la plus idéale des médications. L'héroïne est une chaîne de superlatifs qui en génère toujours d'autres, ad nauseam.

          Il se procura donc quelques dragées de mandrax (Methaqualone) vendues sous le manteau qui lui permirent de gagner 48h sans shooter, car c'est un sédatif très puissant. 

            Après il s'assomma de bhang (préparation de chanvre indien qui s'ingère), de haschish, d'alcool local et de cachets de toutes sortes. L'expérience lui avait appris qu'il suffit de quelques jours pour renverser le métabolisme. Le recours aux produits de substitution facilite grandement la transition. Mieux vaut pouvoir s'aider de béquilles, chimiques ou autres.

          Le phénomène du manque est avant tout (et vraiment) physique: le cerveau produit en continu des endorphines (morphines "internes") à doses infinitésimales comme autodéfense naturelle contre la douleur. Suite à une absorption massive et prolongée d'opiacés, l'organisme cesse de secréter son propre analgésique (puisqu'il en est saturé), et en cas d'arrêt soudain de la consommation de "produits", il se passe plusieurs jours avant que le processus naturel ne se remette en marche, période pendant laquelle la sensation de manque est bien réelle et pas seulement psychologique.

          Si l'on arrive à passer le cap de cinq ou six jours sans absorber le moindre dérivé d'opium, l'organisme s'affranchit de lui-même en se remettant à produire sa propre substance et le manque disparaît comme un mauvais rêve.

          Ce n'était pas son premier sevrage, loin de là, et encore une fois ce fut comme une renaissance. Mais en plus du physique, il faut se reconstruire mentalement car c'est un peu comme si, après avoir passé des mois (ou des années) dans une maison splendidement décorée de tableaux de maîtres, de tapis moelleux, de tentures somptueuses, garnie de mobilier en bois précieux, d'objets et d'accessoires magnifiques, où l'on se prélassait langoureusement sur des coussins de velours et de soie, servi par des valets androgynes (asexués!), on se retrouve tout à coup accroupi à même le sol, dans un grand hall affreusement vide, nu et froid, hostile, et la solitude est vertigineuse.

          En outre, il n'y a plus ce sentiment d'invulnérabilité que procurent les alcaloïdes du Papaver somniferum. De fait, tant qu'il consomme, un junkie est rarement malade, sa chimiothérapie quotidienne le protège. Par le phénomène bien connu de la mithridatisation, il résiste aux pathologies bénignes, n'a jamais de rhumes, de céphalées, de courbatures ou de maux de dents. Il est anesthésié, solide et increvable. Le poison le rend fort. Mais dès qu'il n'est plus sous perfusion, il se fragilise et c'est là que le mental a un rôle prépondérant pour assurer le retour à la normale.

          Il suffit d'un but bien ancré dans le temps et dans l'espace. Du concret, de l'humain, du vivant, de la chair et du sang, ainsi qu'une promesse d'élévation intellectuelle et spirituelle.

          Cela se matérialisa par un bout de papier qu'Alex retrouva dans son barda récupéré chez l'astrologue. C'était une adresse que sa mère lui avait envoyée quelques mois auparavant. Sans être bigote pour un sou, elle connaissait en France des religieuses qui lui avaient dit qu'Alex serait le bienvenu chez leurs sœurs indiennes.

          La maison-mère de la congrégation St Joseph se trouvait à Bangalore (capitale du Karnataka, un des quatre états du sud), à plus de mille kilomètres. C'est là qu'il devait aller. Il n'y avait pas d'alternative. Là-bas quelque chose l'attendait, ce n'était pas un vague espoir mais une certitude immédiate. Il eut à nouveau cet extraordinaire sentiment de liberté retrouvée dans le fait de ne pas avoir de choix possible et qui donnait à sa détermination un caractère définitif. Rien ne pourrait l'arrêter, ni la distance, ni le manque de moyens.

          Rapidement, tout se mit en place. Au coin d'une rue, il tomba sur une jeune Québécoise bardée d'humour et pétrie d'humanisme, rencontrée plusieurs semaines auparavant chez un marchand de lassi (délicieux breuvage fait de yaourt battu).

          Elle avait ce naturel enjoué qui faisait briller ses mirettes et mettait dans sa voix des inflexions chaleureuses, rendant encore plus savoureux son accent formidable. Il lui expliqua sa situation en quelques phrases simples et sur un ton dépourvu de mélo.

          «Ça te dirait d'aller faire un'tit tour à la banque?», demanda-t-elle spontanément en agitant sous son nez un bloc de travellers chèques bien épais. Ils s'installèrent gaiement sur la banquette du premier rickshaw venu. 

            Pendant le trajet, elle le régala de son parler et de ses expressions si cocasses: «Et tu as vu ce truck, il a carrément deux tyres de spare!» ou «Tiens, tu devrais lire ce roman, c'est un meilleur-vendeur chez nous» et encore «C't'aprèm, j'irai magasiner, j'ai vu de jolies choses en montre dans un emporium près de Gaudowlia».

          La vie avait une autre gueule tout d'un coup. En ressortant de la banque, la cousine d'Amérique lui remit en roupies l'équivalent de deux cents dollars (de quoi tenir quelques mois), mais à condition qu'il ne la remercie pas: elle avait elle-même touché un gros pactole de façon inattendue et se sentait redevable de son coup de chance. S'étant ainsi acquittée de sa dette, elle lui fit une malicieuse révérence avant que de disparaître dans la foule.

          Le lendemain soir, il était dans le train pour Bombay. La force qui écartait les obstacles devant lui se conjuguait avec la puissance de la superbe locomotive diésel qui se laissait admirer comme un fabuleux monstre apprivoisé.

          Il avait pu obtenir une couchette en dépit des files d'attente interminables, jouant de son statut d'étranger (en Inde, les touristes ont un quota réservé). 36h de voyage et un spectacle passionnant garanti dans toutes les gares, quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit, sans parler des paysages extraordinaires et de tout ce qu'un compartiment bondé peut réserver comme surprises. L'ambiance à bord est souvent très bon enfant. Il y a un perpétuel défilé de marchands de toutes sortes, la plupart proposant des nourritures et des boissons, ainsi que toute une panoplie éclectique d'accessoires de voyage.


[Morarji Desai, 5ème Premier ministre de l'Inde/1977-79]

          Avant d'embarquer, il avait cherché de quoi lire, et à la devanture d'un bouquiniste, dans le hall de la gare, il était tombé sur un traité d'urino-thérapie. Le prix était dérisoire et sur la quatrième de couverture, l'auteur citait Morarjee Desai, ancien premier ministre (1977-79) qui, au cours de son mandat, avait déclaré (à l'âge de 80 ans) boire un verre de son urine tous les matins depuis des années, ce qui d'après lui, expliquait son éternelle jeunesse. Il est d'ailleurs mort à 99 ans. Alex eut tout le loisir de lire ce traité, et même de le relire, en se promettant d'essayer dès que les circonstances le permettraient. Ce qu'il fit quelque temps plus tard.

          L'arrivée à Bombay se passa dans la fièvre habituelle. En débarquant à Victoria Terminus, merveille gothique de style italien, il retrouva des coolies qui l'honoraient de leur amitié depuis des années et qui insistèrent pour lui offrir un assortiment de snacks (samosas, pakoras, bhelpuris …). Ils les partagèrent à même le sol, assis sur leurs talons, dans un grand respect mêlé de convivialité, qu'on appelle aussi fraternité.

          Ces agapes terminées, ils se quittèrent par une accolade et en se donnant mutuellement la bénédiction. Alex sortit sur l'esplanade qui fourmillait allègrement. Il s'arrêta un instant, grisé par les parfums de la mer, omniprésente. Il adorait cette ville à l'imposante architecture victorienne qui domine d'un air sévère les rangées de palmiers indolents. Malgré leur contenance hautaine, beaucoup de ces immeubles respectables étaient quand même fort malmenés par l'indélicatesse corrosive des moussons.

          Il devait prendre le bateau pour Goa le lendemain, et il passa le reste de la journée à déambuler au gré du flot continu des artères bouillonnantes. Tard dans la soirée, il se retrouva dans le quartier de Colaba, près du Gateway of India («Porte de l'Inde», sur le front de mer), où pullulaient toutes sortes de rabatteurs et de dealers proposant du haschish estampillé «Bombay Black», que l'on disait coupé à l'opium, de l'héroïne (délicieusement blanche ou grossièrement brune), de la sublime cocaïne pour les amateurs de «speedballs» (cocktails coke-héro, redoutablement savoureux), ou simplement de l'herbe du Kerala (qui n'a rien à envier à la «Buddha Grass» de Thaïlande pour ce qui est de vous dilater les veines du cerveau).

          Il se contenta d'une bonne bière «Kingfisher» à la terrasse d'un café où se mêlaient Arabes discrets portant keffieh et routards prolixes traînant leurs sacs à dos.

          Quand la fatigue fut sur lui, il envisagea de passer la nuit à l'Armée du Salut, comme tous les touristes à petit budget, mais ses pas le guidèrent presque instinctivement vers l'hôtel Taj Mahal, un palace 5 étoiles devenu l'un des symboles les plus prestigieux de la ville.

          C'est là qu'il dormirait, sous les fenêtres des suites présidentielles, dans la rue dont les trottoirs hébergeaient de jour comme de nuit toute une faune hétéroclite. Il repéra un espace libre sous un banyan poussiéreux, aux racines enchâssées dans le bitume. Il y avait notamment toute une famille de migrants dont les corps, recroquevillés et parés de haillons magnifiques, accrochaient la lumière des lampadaires.

          Seule la mère veillait, assise sur son séant, l'échine dressée, royale, le regard perçant sous son voile de coton élimé. Il la salua de la tête avant d'étaler sur le sol les grandes pages du journal «Times of India» qu'il avait parcouru en buvant sa bière. Son baluchon lui servirait d'oreiller.

          Il était en train de se déchausser lorsqu'elle lui tendit une natte et un drap. Il resta confondu quelques secondes devant tant de solidarité naturelle et puis la remercia prestement par un «Jay ho!», i.e. gloire à toi/gloire à Dieu. Cette simple literie, spontanément prêtée par quelqu'un d'aussi démuni lui sembla des plus luxueuses.

          «Shoubh ratri» (bonne nuit) lui lança-t-il avant de se tourner pour ne pas laisser voir ses yeux embués par l'émotion. La couche était dure mais sûrement bien plus voluptueuse que les lourds matelas des chambres du palace voisin. Ce geste l'avait remis en paix avec l'humanité entière (donc avec lui-même) et il n'eut pas trop de difficultés à s'endormir, d'autant qu'il n'était plus du tout harcelé par le manque. Le lendemain, il irait se doucher sur la terrasse de la General Post Office, dans les toilettes réservées au personnel.

          Le bateau quitta le port en fin de matinée. Ce n'était qu'un rafiot aux fausses allures de transat, mais la croisière était des plus sympathiques et faisait partie des étapes incontournables du circuit baba-cool. La liaison Bombay-Panjim prenait 24h, avec, pour un prix tout à fait modique, les spectacles grandioses du crépuscule sur la mer laissant place aux mystérieux filigranes de la voie lactée et la montée victorieuse de l'aurore sur la côte, faisant apparaître au loin les blanches églises de l'ancien comptoir portugais.

          Candolim, Calangute, Baga, Anjuna, Vagator, Chapora, Argavado, Arambol… Tout un chapelet de plages de rêve, «infestées de hippies», certes mais dont les noms à consonance brésilienne chantaient dans sa tête quand il débarqua dans la souriante ville de Panjim.

          Répondant à une urgence aussi biologique que contextuelle, sa première démarche fut de localiser un estaminet servant du «feni», une merveille absolue en matière de produits alcoolisés et que l'on trouve difficilement en dehors du territoire de Goa. En outre, ce nectar extrême, cet élixir ultime et délicieux, ce philtre irrésistible est une entité bicéphale. Entendez par là qu'il y en a deux sortes: le coconut feni, issu de la distillation de vin de palme et l'autre, le cashew feni provenant de la fermentation de noix de cajou.

          Il fut de nouveau confronté à son vieux dilemme: par lequel commencer? Il se commanda un verre de chaque, bien sûr, mais se retrouva encore indécis, tel l'âne de Buridan. Le cashew feni est plus onctueux, plus parfumé, plus riche, mais le coconut feni a un je-ne-sais-quoi qui vient de la terre, de la mer et du vent et qui vous ramène aux origines du monde! Il offrit donc la préséance au plus élémentaire…

          «Mapsa, Mapsa, Mapsa!», criait le ticket collector, appelant les passagers éventuels, debout sur le marchepied de l'autocar bringuebalant, en maraude sur l'avenue principale. S'étant restauré d'une soupe d'ailerons de requins, Alex se précipita et prit place sur la banquette avant pour mieux jouir du paysage. Mapsa (ou Mapusa) était un gros bourg qu'il fallait d'abord rejoindre afin d'aller sur la plage d'Anjuna, célèbre pour son marché aux puces et ses full moon parties. Il avait prévu cette autre étape incontournable car il était sûr d'y croiser des visages connus, voulant passer quelques jours avec des gens de sa caste avant de descendre dans le grand sud.

          Quelle ne fut pas sa surprise de tomber sur l'Italienne de Bénarès. Elle était avec un Français plutôt sympa, grand amateur de charras (haschish) et qui n'avait pas trop l'air d'apprécier qu'elle le trompe avec une seringue. Ça le rendait forcément macho, mais elle savait fort bien déjouer sa vigilance: les junkies peuvent faire preuve de beaucoup d'ingéniosité pour donner le change, même avec leurs proches.

          Par contre Alex n'était pas dupe des petits prétextes qu'elle trouvait toujours pour s'éloigner de son amant. Elle en vint rapidement à l'inviter à se joindre à elle pour partager un shoot et c'est là qu'il décida de prendre un bus de nuit qui le conduisit dans le Karnataka voisin et l'amena successivement à Belgaum, Hubli, Gadag et Hospet pour arriver enfin sur le site fabuleux des ruines d'Hampi, ancienne capitale de l'empire de Vijayanagar (1336-1565) où il eut presque le même émerveillement que devant les temples de Khajurâho.

          Bangalore n'était plus très loin, et trois jours après, il arriva enfin, toujours par bus de nuit, dans l'immense gare routière placardée de peintures d'affiches de films de 3m sur 5, avec des acteurs virils et moustachus tenant de gros révolvers sous le regard effrayé d'actrices pulpeuses et prêtes à leur sauter dans les bras. Connaissant fort bien le contexte socioculturel, il appréciait beaucoup le côté kitsch et volontairement exagéré du 7ème art indien. Mais il avait rendez-vous avec son destin.

          Il prit donc un autorickshaw (i.e. un triporteur motorisé à banquette couverte). La plupart sont de véritables tape-cul inconfortables qui vous secouent violemment au moindre accident de terrain et Dieu sait si les rues des villes indiennes sont truffées de nids-de-poule! Sans compter que ces scooters à trois roues sont souvent hyper polluants. Bref, après d'innombrables cahots, le chauffeur le laissa devant l'école chrétienne qui constituait un peu le nouveau point fort de son périple.

          En passant le portail, il fut surpris d'apercevoir, dans la cour intérieure et presque grandeur nature, la réplique exacte de la Grotte de Lourdes avec la Vierge et Ste Bernadette, chacune sur ses positions respectives et respectueuses.  Par la suite, il se rendit compte que cela faisait partie du décor de la plupart des grandes écoles catholiques indiennes (qui stockent également des jerrycans entiers d'eau de la source miraculeuse… ment jaillie du rocher de Massabielle, lieu des Apparitions).

          L'accueil des cornettes fut presque chaleureux, en dépit ou à cause de son état délabré et même effrayant pour certaines (55 kg pour 1,76 m, vêtu comme un hindou, portant dhotî et kourta). Il leur exposa ses desideratas (qui étaient de s'initier à la spiritualité indienne) et elles lui firent rencontrer un bénédictin anglais, le Père Bede Griffith (1906-1993), de passage en ville.

          L'entrevue se fit le lendemain: le moine était entouré d'écolières indiennes totalement subjuguées et la scène ne manquait pas d'évoquer St François d'Assise parlant aux oiseaux.

          Il avait une dégaine très biblique: visage très doux, barbe et cheveux blancs soulignant le bleu délavé de ses yeux, longue tunique safran. Il repartait le lendemain pour son ashram (encore plus au sud, près de Tiruchirapalli, au Tamil Nadu) et Alex décida de l'accompagner, non sans une certaine appréhension car il ne voulait s'aliéner à personne (avoir été dépendant aux opiacés pendant plusieurs années suppose un individualisme farouche).

          Ils prirent le train ensemble mais dans un compartiment séparé (pour cause de réservation différée) et se retrouvèrent sur le quai de la petite gare de Kullithalaï. L'ashram était à 2 Km, en dehors du village, au bord de la rivière Kaveri. Ils firent le chemin à pied.

          Le Père marchait d'un pas alerte et vif malgré ses soixante-dix-huit ans. Alex avait du mal à le suivre. Pendant le trajet, tout en essayant de garder le rythme, il parvint à lui laisser entendre qu'il était un peu dans le brouillard. Le religieux avait quelque chose de rassurant et on le sentait parfaitement désintéressé, un vrai cœur pur qui trouvait son contentement en Dieu, une véritable icône mais aussi un être bien vivant et rayonnant, très différent de tous les curés, prêtres, abbés, chanoines et autres calotins qu'Alex avait rencontrés jusque là.

          N'empêche que le jeune homme fit la grimace en arrivant à l'ashram de la Trinité (Sat-Chit-Ananda, Vérité-Esprit-Béatitude, tout un programme) après avoir pris connaissance des horaires affichés dans chaque cellule (car, enfer et damnation, ce n'était rien moins qu'un monastère!): Messe à 6h, Angélus à 10h, Prière à midi, Prière à 18h et rebelote après le dîner vers 20h30, plus dix de der car il y avait extinction des feux à 22h.

          Mais il se dit in petto que ce n'était pas trop cher payé pour un cadre aussi idyllique. Petite implantation d'environ un hectare, établie le long du fleuve sacré et constituée de quelques bâtiments (simples et rustiques mais de fort belle facture) disséminés parmi les massifs de fleurs et les arbres fruitiers, l'endroit s'appelait Shantivanam, i.e. forêt paisible, et il est vrai que les ashramites n'étaient dérangés que par les oiseaux et… le son de la cloche (voir horaires plus haut).

          La chapelle avait été conçue à l'image des temples du sud de l'Inde. Entre autres statues polychromes décorant le dôme, un Christ en majesté assis en lotus et quasi nu, tel un yogi, une Vierge magnifiquement drapée d'un sari (blanc bordé de bleu) et un St Paul avec la prestance aristocratique d'un brahmane, tous trois également assis à même la corniche, et cette intégration dans le paysage local les rendait tout de suite beaucoup plus avenants.

          Les fondateurs de l'ashram, le Père Monchanin et le Frère Henri Le Saux (un Lyonnais et un Breton), avaient voulu, dans les années 50, indianiser leur christianisme (mettre de l'eau du Gange dans leur vin de messe), étudiant même les grands textes hindous et intégrant des prières sanskrites dans les rituels quotidiens. Ils étaient d'ailleurs très mal vus par l'évêché local, lequel ne comptait bien sûr que des Indiens, qui, forcément, rejetaient leur propre culture (mais sans renoncer, implicitement, au système des castes, comme Alex put le constater).

          A la suite de ces deux pionniers, en 1968, le Père Bede avait repris le flambeau en maintenant la tradition de christianisme indianisé. Les chaussures restaient à la porte et on s'asseyait en tailleur sur des nattes à même le sol. Empruntés aux coutumes millénaires de l'Inde, les bâtonnets d'encens, les colliers de fleurs, les lampes à huile et au camphre, la conque aux belles sonorités marines ou la poudre rouge marquant les fronts après les "adorations" faisaient partie intégrante des accessoires quotidiennement utilisés dans l'oratoire.

          Le deuxième jour, il se passa un "incident" qui allait complètement changer sa "vision" des choses, le marquer pour plusieurs mois (voire plusieurs années) mais dont les différents effets n'eurent pas une durée égale: certains allaient complètement s'estomper, d'autres perdurer toute sa vie en évoluant progressivement. Il connut ce que l'on pourrait appeler une expérience mystique…

          Dès son arrivée à l'ashram, il avait sympathisé avec un jeune citoyen des États-Unis d'Amérique, à peine plus âgé que lui. Catholique engagé, il se destinait à la prêtrise, et avant d'entrer dans les ordres, il accomplissait une sorte de tournée des personnalités religieuses qu'il consultait pour savoir s'il allait faire le bon choix. En fait, il écrivit l'année suivante à Alex pour lui annoncer qu'il avait fini par se marier, mais là n'est pas la question.

          Se sentant tout à fait à l'aise avec Bob, le petit gars de l'Illinois, Alex lui confia qu'il lui restait encore un peu de crème de Manali (petite ville de l'Himachal Pradesh, dans les montagnes, au sud du Cachemire), le champagne de la résine de cannabis, récoltée par des babas français, experts haschishologues s'il en fut. La mine réjouie de l'ex-futur curé faisait plaisir à voir: il était aux anges (!) et derechef proposa d'aller s'en rouler un [pétard] séance tenante au bord de la rivière (personne n'aurait allumé ne serait-ce qu'un "bidi " [cigarillo indien, roulé à la main] dans l'enceinte de l'ashram).

          Il en fut fait selon sa volonté et ils se retrouvèrent délirant joyeusement de l'autre côté de la haie séparant l'ashram de la berge. Le fleuve était fort large mais peu profond et ses eaux boueuses faisaient danser des corolles d'écume blanchâtre. La rive opposée matérialisait la ligne d'horizon par un talus irrégulier planté de palmiers qui constituaient les piliers de la voûte céleste, tapissée par les derniers nuages de mousson. C'était l'heure brune, la fin du jour à la clarté vacillante et où la nature retient son souffle, juste avant le bruissement aveugle des ténèbres.

          C'était aussi l'heure de la prière du soir. Ils entendirent la cloche de la chapelle tintinnabuler par-dessus la végétation. Il leur fallait rentrer dare dare. Alex décida de jouer le jeu, se disant que s'il se mettait dans la même attitude mentale que les "fidèles", il pourrait mieux comprendre leur démarche. Ils allèrent donc s'asseoir parmi eux. Le Père était en train de lire une prière à haute voix.

          Tout à coup, Alex sentit son corps se dématérialiser et il eut l'impression de flotter en pleine béatitude, en proie à une euphorie indicible puisque inconnue jusque là. Il était soulevé par une douceur infinie dans une exaltation comparable à l'amour. 

          Quant à l'objet de ce transport, il était nulle part et partout car présent dans chaque particule d'air, conférant à l'espace environnant une luminosité claire mais diffuse. Il avait le sentiment étrange de découvrir quelque chose qui avait toujours été là, et qui l'attendait. La voix du Père Bede lui parvenait comme dans un rêve. Il se tourna vers lui: le moine était enveloppé d'un halo orangé qui tranchait avec les silhouettes ternes des personnes présentes, mais ni lui ni les autres ne se rendaient compte de ce qui arrivait, pas même l'Américain qui répondit par un sourire lorsque Alex l'interrogea du regard…

          L'oraison terminée, Alex n'eut pas l'occasion de partager son expérience avec Bob car celui-ci lui annonça que, pendant la prière, il avait reçu une sorte de révélation qui le poussait à anticiper son départ pour Madras et qu'il lui fallait se rendre à la gare immédiatement. Ils échangèrent leurs adresses et Bob disparut à la recherche d'un taxi.

          Alex se retrouva seul avec son petit secret. Il n'était pas encore redescendu sur terre, toujours rempli de cette joie sereine qui l'avait envahi dans la chapelle. Il n'osa pas en parler au Père dont l'emploi du temps était d'ailleurs très chargé. Le jeune homme savourait son bonheur en son for intérieur et se demandait si cet état de grâce allait durer.

          Il se réveilla le lendemain matin dans les mêmes dispositions: cela n'était donc pas dû au pétard fumé au bord de la rivière. Ce qui le troublait, c'était que Bob aussi avait «reçu» un message. Mais Bob était parti. Il lui fallait essayer de comprendre seul. Beaucoup de questions se bousculaient dans son esprit, venues du fond de son enfance et de son éducation chrétienne. Il avait passé plusieurs années dans des «écoles de curés", dont deux dans un petit-séminaire. Ça laisse des traces.

          Heureusement, les anges l'aidèrent dans sa quête. La bibliothèque de l'ashram était bien fournie et plusieurs fois sa main tomba exactement sur l'ouvrage précis qui répondait exactement à son interrogation du moment. De toute façon il aurait été bien en peine de faire une recherche bibliographique. A d'autres occasions, n'ayant formulé sa question que mentalement, il entendait la réponse de la bouche même du Père lors de ses oraisons ou par le biais de quelqu'un d'autre s'exprimant devant lui.

          Tout semblait devenir limpide. Les zones d'ombres se dissipaient une à une. Même les Psaumes, qu'il avait chantés si souvent au séminaire, étaient soudainement éclairés d'un jour nouveau et leur sens jadis obscur était maintenant évident. Désormais, peu lui importait d'être ici ou là, en Inde ou en France. Il se surprit à prier Dieu de lui indiquer son lieu de vie.

          Encore une fois, ce fut le Père qui lui donna la réponse en lui suggérant de retourner dans sa culture propre pour servir son prochain. Alex accepta cette nouvelle «liberté dans la contrainte». Il s'en remettait à la grâce divine.

          Mais Dieu allait très vite tester sa foi, et par l'intermédiaire de l'un de ses représentants: un Père goanais de passage à l'ashram, qui avait une personnalité des plus charismatiques. 

          Quand il sut qu'Alex allait remonter sur Bombay, il l'invita à faire étape dans sa paroisse. Il n'était autre qu'un des prêtres officiant à la basilique de Bom Jesus de Velha Goa, un édifice baroquissime, limite rococo, abritant les restes que l'on disait naturellement momifiés de saint François-Xavier, célèbre missionnaire jésuite espagnol ayant servi (ou sévi?) notamment en Inde, au Japon et en Chine où il est décédé en 1552. 

          Il y fut enterré dans un premier temps, puis exhumé pour être ramené à Goa, par bateau, au milieu de ses premières ouailles. On dit que sa dépouille a été miraculeusement préservée de la putréfaction. Aucune preuve recevable (historique ou scientifique) n'a pu être apportée à ce jour, mais il reste néanmoins qu'un corps humain plus ou moins conservé est visible à certaines occasions, pompeusement couché sous une chasse de verre et d'argent et vénéré par un nombre incalculable de fidèles. C'est dire l'importance du lieu.

          Alex y retrouva le prêtre qui avait voyagé par une route différente. Celui-ci le conduisit dans ses appartements et lui offrit l'hospitalité pour la nuit. Jusque là rien que de plus normal. Seulement, au moment où Alex pensait pouvoir s'endormir tranquillement, l'autre lui proposa de le masser à l'huile de noix de coco (spécialité locale, comme le feni). Le nouveau converti s'étonna quelque peu mais pensa que ce devait être de la charité chrétienne. Tu parles! L'animal s'attardait longuement sur ses parties… intimes et eut même un ou deux gestes déplacés. Alex resta de marbre (mais plutôt mou en fait), cela vient aussi de l'entraînement yoguique. Pas découragé, le gardien de la sainte relique demanda à être massé à son tour, avec une préférence pour certains endroits. Alex se dépêcha d'expédier le travail, prétextant une grande fatigue soudaine. Mais l'autre ne le lâchait pas, allant jusqu'à vouloir s'allonger près de lui sur la natte pour dormir. Excédé, Alex finit par montrer les dents et le lendemain il prit congé poliment.

          C'est ainsi qu'Alex commença à redescendre de son petit nuage: il en faut peu pour décourager les vocations fragiles!

Raymond Vergé

Aparté: Deux petites histoires en passant...  

          En juin-juillet 1973 (ou 1974?), après 3 mois passés dans la ville de Québec, comme mon visa arrivait à expiration, je devais prendre l'avion pour rentrer en France. Je me suis posté à la sortie de la ville pour faire de l'auto-stop. Un monsieur très sympathique s'est arrêté et m'a amené jusqu'à l'aéroport de Montréal. Nous avons passé deux heures de route à discuter de choses et d'autres. En le quittant, je pensais ne jamais le revoir.

          En novembre 1975, j'étais à l'ashram du Père Bede Griffiths. Un matin, j'ai vu ce monsieur canadien arriver parmi nous. Je l'ai reconnu tout de suite. Il ne me remettait pas mais je lui ai rappelé notre rencontre fortuite et la mémoire lui est revenue. Sa fille était bénévole dans une communauté (l'Arche) de Jean Vanier récemment ouverte à Chennai (Madras) dans le Tamil Nadu. Il était venu la voir et elle lui avait conseillé d'aller rencontrer le Père Bede… Coïncidence pour le moins troublante.

         En mai 1993, j'étais à Seattle pour 2 semaines de vacances. Travaillant à Paris, j'étais allé retrouver une belle Américaine rencontrée à Delhi un ou deux ans auparavant. Elle parlait hindi-ourdou aussi bien que moi, sinon mieux. Le 13 de ce mois, alors que j'avais tout pour être heureux (la vie était belle au printemps dans une ville du bord de mer, avec une compagne fort agréable), je me suis senti très mal, déprimé, triste, effondré, avec un gros poids sur le cœur, sans aucune raison. Je ne comprenais pas ce qu'il m'arrivait. Quelques temps après je suis rentré en France et j'ai appris que le Père Bede était mort ce jour-là dans son ashram du Sud de l'Inde…

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05/08/12 [souvenir éphémère]
En Inde, dans ma période baba-cool, j'ai croisé un Français qui avait la panoplie complète du moine itinérant (certains Indiens le saluaient respectueusement, voire se pros
ternaient devant lui): dread-locks, barbe de prophète, Khôl noircissant les yeux, cendres sur le front (le torse, le dos, les bras...), pagne, trident (de Shiva), petit sac cousu main (contenant l'indispensable shilom -pipe pour haschich- et tous les accessoires complémentaires), colliers, bijoux (en toc), tambourin, pinces-tisons en fer forgé, tapis de méditation en peau de tigre, sous-vêtement de yogi, pot en cuivre pour les ablutions... Il était vraiment impressionnant. Jusqu'au jour où je l'ai vu sortir un carnet d'épargne de La Poste pour se faire virer son petit pécule bien franchouillard. Alors, le mythe s'est effondré. J'en rigole encore...
 

Bénarès: peinture (aquarelles et gouaches) de Peter Friedlander
http://crispy.customer.netspace.net.au/default.htm

Photos:
http://www.trekearth.com/gallery/Asia/India/North/Uttar_Pradesh/Varanasi  

POUR ALLER PLUS LOIN DANS LE TEMPS ET L'ESPACE

 

Thierry Ardisson parle du scandale Delarue et de son addiction à l'héroïne !
Les énergies vibratoires expliquées par Jacques... by Yahn25



07/03/2008
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