Rédemption 1ère partie

 

          "Vous avez une ordonnance?" demanda le vieil apothicaire d'un air blasé. C'est qu'il en voyait passer tous les jours des Firangui de cet acabit, hirsutes, dépenaillés, des Angrezi de seconde zone, ces hippies occidentaux venus grossir les hordes de parias de l'Inde éternelle, se retrouvant même hors caste parmi les intouchables. Alex répondit par la négative.

          "Alors je vous en donne deux seulement!" fit le marchand. Sans se lever de sa banquette coincée entre le comptoir et les étagères, il mit de côté son éventail défraîchi pour attraper une guirlande de cachets sertis dans une bande de papier d'aluminium. "Voilà, Sahib" dit-il d'un ton ironique mais non dénué de respect car son client sortait un peu du lot, vu qu'il s'exprimait dans un hindi très correct, portait des vêtements propres et ressemblait encore à quelque chose malgré sa maigreur pitoyable.


          Le frêle junkie sortit de l'échoppe pour se perdre dans le flot des passants. C'était un après-midi ordinaire dans les ruelles de Vârânasî, plus connue sous le nom de Bénarès, ville sacrée parmi les hauts lieux de l'hindouisme. L'atmosphère de cette "Rome antique" au bord du Gange lui était plus que familière. Dès le premier jour, un sentiment d'appartenance l'avait habité et il avait ensuite passé de longs mois à flâner dans les venelles étroites, savourant chaque instant comme un cadeau intemporel. Imprégnées d'odeurs d'encens le disputant au parfum des colliers de fleurs cérémonielles, nombre de ces "traboules" étaient trop profondes et encaissées pour que le soleil, même au zénith, n'atteigne leurs pavés mille fois sanctifiés.

          Au hasard des balades, les peintures murales de certaines maisons éclataient en gerbes de couleurs vives, souvent de simples bouquets dans des vases aux formes naïvement prétentieuses, et parfois c'étaient des fresques représentant Ganesh, Shiva ou Kali, parmi les dieux les plus populaires du panthéon hindou, armés de leurs attributs caractéristiques, parés de leurs sourires bienveillants ou de leurs rictus les plus effrayants.

 

-firangui: en hindi-ourdou, voyageur occidental (c.f. Farang en thaï).
-angrezi: en hindi-ourdou, les anglais, et par extension, tous les Blancs.
-sahib: en hindi-ourdou, titre de respect équivalent à maître ou monsieur.
-hindi: langue du nord de l'Inde (hindi + ourdou = hindoustani).
-junkie: consommateur de drogues dures, toxicomane, héroïnomane.
-Bénarès: (ou Banaras pour les Indiens et les anglophones) cette variante remonterait à l'époque médiévale. De fait, Varanasi vient de Varuna et Asi, deux petits cours d'eau qui se jettent dans le Gange, le 1er au nord et le 2ème au sud de la ville.


          Ce "mleccha" plutôt discret se sentait parfaitement à l'aise dans ce réseau inextricable. Il était rompu à l'art de se frayer un passage entre les portefaix résignés, les camelots déclamant à tue-tête, les brahmanes aux gestes hiératiques, les pèlerins pressés, les gamins facétieux, les voiles colorés des femmes altières et les sadhous aux regards énigmatiques. Il avait appris à se tenir prudemment en retrait devant le passage des buffles inoffensifs mais à la démarche lourde et aléatoire, les caravanes d'ânes bâtés transportant le linge des blanchisseurs, les colonies de singes espiègles et piailleurs ou les processions funéraires amenant les corps des défunts vers Manikarnika Ghat, le "quai" des crémations où on en nourrit les bûchers 24h sur 24. C'est là qu'il avait décidé de sa dernière étape pour le soir même.

          En attendant il devait faire une vingtaine de pharmacies afin de réunir suffisamment de cachets de Gardénal pour partir tranquillement et en douceur, après une pipe d'opium et un dernier shoot d'héroïne.

          La tournée des échoppes lui prit deux bonnes heures et quand il estima avoir enfin la dose létale, il se dirigea vers Dasaswamedh, le quai principal où il était venu s'asseoir pour la première fois en descendant du Kashi-Vishwanath Express et qui était devenu pour lui un peu le centre du monde.

          En chemin, il s'arrêta pour boire un thé sous les arcades. Et là, tout en sirotant, Alex choisit de refaire mentalement sa traversée inaugurale. Malgré les substances psychotropes absorbées au fil des années, il n'avait pas oublié comment, à peine débarqué du train, il avait ressenti l'intensité du lieu. L'énergie était manifeste, palpable. Le poids des siècles immémoriaux s'étalait triomphalement sur la ville, lui conférant une majesté grave et généreuse. C'était en juin 1975, entre les cuisantes chaleurs de l'été et les premières averses de mousson.

          Située à quelques kilomètres du fleuve, magnifiquement bâtie telle une cathédrale à deux clochers en façade, accueillant inlassablement les pèlerins venus des quatre coins de l'Inde, la gare de Kashi-Vârânasî se dressait fièrement au seuil de l'aurore comme un portail céleste. Sur l'esplanade Alex avait respectueusement salué le rickshaw-wala qui n'était pas habitué à tant de déférence. Le cyclo-pousse semblait sortir du musée malgré les chromes et la banquette en skaï sur laquelle il s'était prestement installé en réalisant qu'il en était à une étape importante de son voyage initiatique.

 

-mlecha: (sanskrit) étranger, (qui n'est pas né en Inde), non aryen  (cf. barbarus, en grec)
-sadhous: en hindi (du sanskrit), moines pratiquant l'ascèse.
-rickshaw-wala: japonais + hindi,  pousse-pousse + son conducteur.

 

          "Ganga!!", avait-il lancé au cicérone muet qui l'interrogeait du regard. Ajustant son écharpe qui lui servait de turban, l'homme avait enfourché son tricycle en pesant de tout son poids sur la pédale. Il avait dû faire les premiers mètres en danseuse pour se donner de l'élan, puis le véhicule s'était mis à glisser comme un tapis volant à travers l'espace-temps. On était au point du jour, les rues encore désertes commençaient de s'animer. Petit à petit, sur le fond sombre des façades séculaires, les silhouettes se détachaient. Ici et là, des femmes, gardiennes du feu, s'affairaient autour de braséros posés à même le sol et incitaient leur progéniture à se lever pour accomplir leurs ablutions.

          Aux carrefours, des vaches aux paupières closes ruminaient sereinement leurs phantasmes de verts pâturages. Plusieurs fois, faisant chanter son grelot, le rickshaw avait doublé des pelotons de dévots enthousiastes qui trottinaient allègrement en récitant force versets et répons. Ils allaient aussi vers le fleuve, mûs par une attraction irrésistible. Déjà, les petits temples de quartier, blottis entre les maisons, recevaient leurs offrandes d'eau lustrale, de lait, de beurre clarifié, de fleurs, d'encens et d'oraisons. Les cloches tintinnabulaient parmi les pieuses mélopées de fidèles dûment baignés et drapés de linge propre, le front orné de vermillon et de cendres liturgiques.


          L'émotion qui l'avait envahi au fur et à mesure qu'il avançait dans l'aube naissante avait plongé Alex dans une communion totale avec les acteurs de ce fascinant spectacle, mais c'est en arrivant aux abords du fleuve qu'il avait atteint le climax. Empoignant son baluchon et réglant la course avec gratitude, il avait sauté de son phaéton mécanique pour se retrouver en pleine cour des miracles. Une multitude de mendiants, aveugles, estropiés, moines itinérants ou veuves ratatinées dans leurs saris blancs, faisaient une haie d'honneur sur les derniers cents mètres menant au quai de Dasaswamedh. Descendant quelques unes des grandes marches surplombant la masse mouvante du fleuve, il avait tressailli de joie en découvrant un véritable panorama de péplum hollywoodien.


        C'était comme si, du sommet des gradins d'un théâtre antique, il contemplait soudain une immense galerie de tableaux dignes de Rubens ou Rembrandt, avec justement cette somptueuse lumière que l'astre renaissant intensifiait par petites touches jusqu'au paroxysme de l'aube radieuse. Formidables remparts suspendus hors du temps et figés dans une perpétuelle contemplation de l'eau mère, les quais sont bâtis sur une large boucle du fleuve, face au levant.


[Crédit photo: André Eupherte, décembre 1975]
La rive opposée est une longue plage de sable nue et déserte...

          A ce moment précis, les prêtres avaient tiré leurs salves de mantras relayées par la clameur fastueuse des conques marines et des chants polyphoniques de cymbales au timbre clair.

 

-mantras: formules rituelles en langue sanskrite censées contenir et donner un pouvoir spirituel (au récitant) en alliant signification, rythme et sonorités.

 

          On était maintenant en décembre 84 et ce souvenir vivace, quasi amoureux, ne fit pas fléchir sa détermination. Après le thé, il sacrifia tout naturellement au rite du paan, cette chique de bétel, de chaux éteinte, de noix d'arec et de tabac, qui occupe et apaise l'esprit, donne aux plus humbles des velléités princières, déforme la joue par un abcès insolite et teint les lèvres d'une bave écarlate. C'est un mets de luxe que l'on peut s'offrir pour quelques piécettes, et le paan de Bénarès est inégalable.

          Ainsi requinqué, il se remit en marche vers son objectif. Palpant dans sa besace l'amas de cachets en vrac, il se sentait soulagé, quoique effrayé par sa ferme résolution. Ce serait facile, pensait-il. Enfant, il l'avait lu dans un roman de série noire. Le Gardénal, c'est le sommeil éternel garanti. Adieu les galères et les déconvenues. De toute façon, il ne lui restait plus que quelques roupies. Cela faisait partie du processus de mise en demeure qu'il avait élaboré. Il ne pouvait plus reculer et songeait déjà à une éventuelle réincarnation, en Inde de préférence. Pour sûr, il y était déjà né au moins une fois, dans une autre caste. Un astrologue de campagne, au fin fond de l'état du Bihâr, l'avait affirmé en préparant son horoscope, lui indiquant même le nom du village où il avait vécu. Peu importe. Il était fatigué de traîner sa carcasse de looser déboussolé. L'Inde l'avait accueilli et même recueilli comme un lointain cousin mais maintenant ce vague lien de parenté ne suffisait pas à le retenir et il n'aspirait plus qu'à quitter son enveloppe décharnée et meurtrie pour se diluer dans les sphères éthérées des mondes parallèles. (looser, de l'anglais, prononcer "louser": perdant, minable, raté).

          Paradoxalement, après avoir copieusement shooté [pendant] toute la route depuis la France et jusqu'à Delhi, il avait décroché en arrivant à Bénarès, pourtant connue pour ses laboratoires pharmaceutiques et autres raffineries d'opium, du moins jusqu'à ce qu'un barbier SDF ne lui dérobe une forte somme en roupies, délaissant heureusement les chèques de voyage.

          Et ce coup en traître, venant de quelqu'un qu'il avait nourri quotidiennement pendant plusieurs semaines en échange de cours de hindi, lui avait été fatal. Quittant les trottoirs de Gaudowlia où il vivait avec les sadhous, il s'était mis en ménage dans une chambre d'hôtel avec une Italienne qui shootait ferme. Il était redescendu aux enfers. Fauchée comme il se doit, la fille attendait un mandat qui n'arriva jamais. Alex payait tout. Elle servait de soutien, de caution morale à sa déchéance. Ils avaient 22 ans l'un comme l'autre et ne couchaient même pas ensemble. Elle n'aurait pas été contre mais lui se contentait de pénétrations intraveineuses. Plus tard, la belle milanaise avait trouvé un autre sponsor et lui, délaissant la morphine grossière, s'était mis à l'héroïne qui prodigue des caresses beaucoup plus subtiles mais aussi plus dispendieuses. D'où sa vertigineuse paupérisation.


          Il déboucha sur les quais à l'heure magique de l'arati, ce rituel incontournable marquant la tombée du jour. Dans tous les temples, les prêtres allument des mèches de camphre placées sur des candélabres rutilants et, faisant de grands gestes circulaires, les présentent ainsi aux statues et images des divinités, dans un vacarme assourdissant de cloches, de chants et de roulements de tambours. Une fois cette adoration par le feu terminée, l'officiant se retourne vers les fidèles pour leur permettre d'effleurer les flammes de leurs mains qu'ils passent ensuite sur leurs têtes afin d'être touchés par ce qui a exalté les dieux.

[Crédit photo: André Eupherte, décembre 1975]

          S'étant préalablement et rituellement rincé la bouche à l'eau du fleuve, Alex prit sa part de bénédiction et alla s'asseoir à l'écart, au pied des grandes murailles qui se dressent à l'aplomb des terrasses coiffant les gradins. Un peu plus bas, devant une cabane à thé, quelques routards occidentaux tiraient sur le chilom en compagnie de babas indiens ensafranés et scandant des "Bom Shankar, hara hara Mahadev!!" en hommage à Shiva, le dieu ascète, yogi invétéré et danseur cosmique, divinité tutélaire des consommateurs de drogues et poisons. La ville lui est dédiée corps et âme et c'était donc bien l'endroit idéal pour en finir de cette manière.


          A Vârânasî, les défunts vivent leur apothéose. On les promène à hauteur d'homme sur des brancards en leur chantant à l'oreille que seul le nom de Dieu est vérité, ce à quoi ils répondent en laissant leur tête rouler de droite à gauche [ou de gauche à droite selon les contraintes du parcours] dans une infatigable dénégation, et ils traversent les carrefours en les survolant, suivent au passage la voûte sévère des arcades, se faufilent dans les ruelles encombrées, descendent lestement les escaliers de pierre et barbotent dans le Gange pour une ultime toilette en tenue de linceul avant que de disparaître dans le brasier ronflant d'une pyramide de bûches savamment disposées.


[Crédit photo: André Eupherte, décembre 1975]

          Parfois, la quantité de bois payée par la famille n'est pas suffisante et certains morceaux (on voit des torses ou des pieds qui résistent à trois heures de crémation) finissent dans le fleuve, poussés par les longues perches de préposés consciencieux et dignes, surveillés par d'entières portées de chiens repus, jalousés et épiés eux-mêmes par une armée de corbeaux noir de jais, ajoutant à la scène une dimension plutôt conviviale, du genre "banquet permanent". Dès qu'il fait nuit, les flammes projettent sur les murs des ombres animées qui dansent en longues farandoles sous les balcons ouvragés et rehaussés de coupoles à piliers, à l'élégance austère de pieux cénotaphes, sortes de belvédères obituaires qui permettent de jouir du spectacle de la vie se nourrissant d'elle-même. C'était bien là le décor rêvé pour mettre en scène son dernier acte.

  [Crédit photo: André Eupherte, décembre 1975]
          Alex y avait déjà repéré sa place, un banc de pierre en demi-cercle abrité par une galerie rappelant les péristyles des palais des Grands Moghols.

          En attendant l'heure propice, toujours assis en haut des gradins de Dasashwamedh, il se concocta quelques pipes de "dross", ce résidu d'opium bon marché. La fumée en est très douce à la gorge mais dessèche le corps en quelques mois d'usage fréquent. Il s'attarda un peu, après avoir grillé et savouré sa dernière boulette, puis ramassa dans l'ombre son petit attirail et se remit en route mollement.

          C'était la nouvelle lune, ou lune noire, et les quais n'étaient que partiellement éclairés par de vétustes lampadaires laissant dans les ténèbres des pans entiers où les esprits désincarnés s'agitaient en malicieuses sarabandes. Passant parmi eux, il les salua fraternellement, espérant bientôt les rejoindre. Il allait d'abord s'en faire un p'tit dernier, pour la route, le shoot ultime avant la mise en orbite.

 

-chilom: (hindi) pipe conique, le plus souvent en terre cuite, servant en général à fumer le haschish et l'herbe de cannabis, l'un ou l'autre mélangés au tabac.

 

[Crédit photo: André Eupherte, décembre 1975: ce ''pahelwan'', ie. gymnaste-lutteur, pratique ses exercices quotidiens, tôt le matin, près de la statue de Ma-Ganga dont le ''véhicule'' est un crocodile]


[Crédit photo: André Eupherte, décembre 1975]

          A mi-chemin entre Dasashwamedh et Manikarnika, repérant l'ouverture presque dissimulée entre le soubassement d'un palais déserté et le parvis d'un temple, il quitta les quais pour s'enfoncer dans le dédale mystérieux des ruelles complices et remonter dans la pénombre jusqu'à la demeure ancestrale d'une vieille accointance. Le porche y restait éclairé toute la nuit et comprenait un recoin discret servant d'antichambre pendant la journée aux visiteurs éventuels. A cette heure avancée, il ne risquait pas d'être dérangé et c'était le lieu idoine pour fixer (i.e. shooter) tranquille. Il disposa méthodiquement toute sa panoplie sur la tablette de granit scellée au mur.


      A cette époque, on trouvait encore de magnifiques seringues de verre au piston coulissant voluptueusement, vendues dans leurs boites d'acier nickelé, étincelantes, avec de bonnes vieilles aiguilles de 26 et leurs mandrins argentés, ainsi que de belles ampoules d'eau distillée, virginale, et du coton hydrophile à souhait, bref du matériel de luxe pour s'empoisonner confortablement, en toute sécurité, des accessoires de pro, fort agréables à manipuler, auxquels suppléaient briquets, bougies, lames et cuillères indispensables à ces rituels clandestins et fiévreux.

          Il dut s'y reprendre à plusieurs fois pour arriver à son petit plaisir morbide et solitaire. Durcies par les cicatrisations répétées, les veines roulaient de côté, se dérobant à la pointe de l'aiguille pourtant toute neuve. A chaque tentative infructueuse, un nouveau filet de sang s'écoulait lentement, qu'il fallait éponger pour ne pas maculer le sol de cette encre sordide et inutile. Sous la tenaille du garrot dont il tenait une extrémité entre les dents, son bras gonflait et s'engourdissait de plus belle.

          Comme beaucoup de toxicos, par une sorte de stoïcisme malsain, Alex traitait son corps avec le mépris et le détachement réservés aux esclaves atteints de sénilité. Il était donc pratiquement insensible à la douleur. Malgré tout, quelques larmes d'impuissance vinrent brouiller son regard, ajoutant encore aux difficultés de son pitoyable tâtonnement. Cependant, la frustration était loin d'être à son comble. Perforant tissus et vaisseaux, il avait malencontreusement pompé de l'hémoglobine et, dans le tube de verre, la solution transparente était progressivement devenue opaque. Il lui était désormais quasi impossible de déterminer quand il aurait ou non trouvé la veine. Ne pouvant plus naviguer à vue, il s'en remit aux instruments et quelques compresses de coton plus tard, il sentit enfin sous ses doigts le piston se relâcher, signe que du plasma était en train de refluer librement dans le canon de la seringue et qu'il était dans la veine.        

        Il desserra sa mâchoire crispée, au bord de l'ankylose. La ceinture de percale qui faisait office de garrot glissa sur son bras, couvrant partiellement le point d'injection. Il l'écarta d'un sursaut de l'avant-bras et appuya sur le piston avec une joie féroce. Un peu trop peut-être. Sa main fatiguée et tremblante ne parvint pas à exercer la pression adéquate et régulière [qui est] nécessaire à ce genre d'opération. En conséquence, le shoot commencé en intraveineuse se termina en sous-cutanée, faisant naître au pli du bras une cloque impertinente qu'il comprima rageusement de plusieurs tours de garrot afin d'accélérer la diffusion du "produit" dans le réseau sanguin, alors qu'il ressentait vaguement une lointaine montée de flash, maigre consolation à cette lamentable boucherie. Il sniffa les dernières traces de poudre à même le papier. Un junkie n'aime pas gaspiller.

          "Tant mieux", se dit-il en rangeant le matos, non seulement il partirait sans regret mais en plus ce dernier ratage lui donnait une justification supplémentaire pour mettre un terme à tout ça.

          Il avait emballé dans un sac de papier journal tout ce qui lui servait à shooter et alla le balancer sur un tas d'immondices, près d'un carrefour sombre et désert. Bien que délibéré, ce geste le surprit par son côté définitif. Il entrait vraiment dans la phase terminale.

          Plutôt que de redescendre vers les quais, voie directe mais accidentée par endroits, il obliqua pour rejoindre Manikarnika par le lacis de venelles qu'il empruntait toujours avec le même… intérêt. Il fit un détour par la boutique gouvernementale d'alcool local, ouverte jusque tard, pour y acheter une chopine qu'il rangea au fond de sa besace. Non qu'il eut besoin de se griser un peu plus, vu qu'il était déjà passablement défoncé, mais cet arack devait servir à avaler les cachets et le préparer au grand sommeil. Son budget était bouclé, il ne lui restait plus que de la menue monnaie.

          Il arriva en haut de Manikarnika vers minuit. Deux bûchers achevaient de se consumer, irradiant langoureusement leur chaleur rougeoyante. Dans cette lugubre illumination, la silhouette des incinérateurs de service prenait des allures irréelles. Leurs haillons de cotonnade semblaient plaqués d'un chatoyant vermeil. L'ombre renversée de la saillie des pommettes couvrait leurs cavités oculaires d'un masque opaque et noir. Il les observa un moment puis s'installa comme prévu et débouchant la bouteille, commença d'ingérer deux par deux les quarante cachets patiemment récoltés. Il dégusta chaque rasade les yeux fermés, avec un petit sourire reconnaissant, l'esprit déjà tourné vers l'intérieur.

          Une demi-heure plus tard, allongé au pied du banc de pierre, son baluchon sous la tête, il glissa dans l'abîme rassérénant du coma éthylo-médicamenteux. Larguant toutes les amarres, il partit à la dérive, bientôt happé par un maelström vertigineux qui l'entraînait dans une spirale sans fin. Il s'y abandonnait volontiers, malgré quelques haut-le-cœur qui l'obligèrent à se mettre sur le flanc. Il finit par s'endormir profondément, tant et si bien qu'il ne sentit pas venir la nausée qui secoua son abdomen de convulsions saccadées. L'organisme résistait, violemment, obstinément. La dose était trop faible, ou trop forte. Manque de documentation et aléas des défenses naturelles. Il dégobilla dans son sommeil sans rêves, trahi par un estomac jusqu'au-boutiste. On le trouva au lever du jour, couché en chien de fusil, la bouche entrouverte, pathétique simplet auréolé d'une flaque de vomi.

 

-arack: spiritueux obtenu à partir du riz fermenté ou du jus de canne à sucre.
-Manikarnika: en sanskrit, perle-boucle d'oreille, le lieu est ainsi appelé parce que Parvati, fille de la montagne et épouse de Shiva, y aurait perdu un bijou.

 


          Il se réveilla deux nuits plus tard sur le molleton rapiécé couvrant la carcasse d'un châlit métallique, au milieu de la salle commune de l'hôpital général. Le cauchemar continuait. Autour de lui, à la lueur blafarde de veilleuses rafistolées, des corps et des visages déformés, rongés par la maladie, tordus par la souffrance et l'âge. Certains de ces vieillards geignaient sans cesse et leurs râles discordants résonnaient dans son crâne douloureux comme un funeste concert de bienvenue cyniquement arrangé pour conspuer son faux départ. L'échec n'en était que plus cuisant.

          Au matin, toute une population vint prendre des nouvelles de l'angrézi. Aides-soignantes, femmes de ménage, chauffeurs ambulanciers, coursiers, infirmières, malades et parents de malades, cuisinières, employés à la maintenance, jardiniers, et jusqu'aux secrétaires administratifs, se succédèrent, selon leur emploi du temps et leur disponibilité, dans une ambiance bonne enfant et avec une curiosité quelque peu naïve. On lui expliqua comment, toujours inconscient, il s'était débattu sous la douche, nécessitant quatre hommes pour le tenir en place. Personne ne lui reprochait quoique ce soit mais tous savaient que son état était dû à la consommation de drogues, au sens large du terme, dans une acception aussi bien festive que destructive. Ces étrangers sont si bizarres.

          Sur le coup de midi, un médecin compatissant mais pressé, examinant ses ongles, sa langue et ses yeux, l'assura d'un prompt rétablissement. C'était à désespérer. Il passa le reste de la journée entre deux eaux, encore salement groggy mais surtout terrassé par l'angoisse du futur immédiat. N'ayant pas prévu ce cas de figure, il était complètement pris de court, avec en plus le spectre du manque qui commençait de se profiler à l'horizon rétréci de son entendement.

          En début de soirée, on lui servit une soupe de lentilles qui acheva de le reconstituer. Quand il fut un peu plus d'aplomb, il se mit à s'inquiéter de ses affaires. On l'avait affublé d'un pyjama propre mais usagé, à la veste et au pantalon dépareillés. L'ensemble était trop court de plusieurs tailles. Ayant fait le tour de son grabat, il dut se rendre à l'évidence: ses vieilles baskets trouées, son 501 délavé, sa kourta (tunique sans col) reprisée et son fourre-tout de moine avaient disparu. Il alla s'en inquiéter auprès du vigile tout juste venu prendre son tour de garde; celui-ci répliqua que ses vêtements devaient se trouver sous clef à la consigne et qu'il ne pourrait y avoir accès avant le lendemain matin. Voilà qui ne l'arrangeait pas du tout. Il lui fallait absolument quitter l'hôpital avant les premiers symptômes, avant que son horloge biologique ne batte le rappel et que ses entrailles torturées ne se vident en longs flux diarrhéiques.

          Trouver de quoi calmer sa tyrannique fringale d'opiacés ne posait pas vraiment de problème. Il suffisait d'aller frapper chez deux ou trois personnes de sa connaissance. Le tout était de pouvoir s'y rendre et, faute d'espèces, leur proposer un troc fatalement défavorable, comme lorsque, durant les semaines précédentes, il avait échangé divers objets de valeur (chaîne et bague en or, montre et couteau suisses, appareil photo…) sans aucun état d'âme.

          Le hic en l'occurrence, c'est qu'il était pieds nus, accoutré d'un pyjama ridiculement étriqué, n'avait plus grand chose à monnayer et n'était même pas sûr de pouvoir localiser l'hôpital par rapport aux arrière-boutiques de ses fournisseurs, sans parler de l'heure tardive qui risquait de tout compromettre. Au demeurant, il n'avait rien contre les situations d'urgences même si celle-ci se présentait d'emblée comme très mal engagée. L'absence d'alternative ne le dérangeait pas non plus mais il ne pouvait imaginer une seconde de passer la nuit dévoré par le manque dans ce dortoir morose. La fuite en avant s'imposait d'elle-même comme le seul acte sensé.

          Une dérobade de plus. Cette pensée lui arracha un sourire amer. Les mois précédents, le projet de disparaître avait donné un but à son existence de solitaire éclopé se cachant pour lécher ses blessures. Maintenant il avait un autre objectif, tout aussi puéril, mais qui le remit en chasse instantanément, lui faisant presque oublier les noirs desseins de l'avant-veille. Il n'hésita pas longtemps avant de mûrir sa décision. Tous les sens en éveil, allongé sur sa couche, il attendit patiemment 21h, le couvre-feu.

          Peu après le passage du vigile qui le crut endormi, il se leva d'un bond en jetant sur ses frêles épaules la couverture estampillée aux initiales de l'hôpital. C'était une belle pièce de khadi couleur lie de vin. Personne parmi les malades ne lui prêta attention. Eux aussi léchaient leurs blessures. En quelques pas il se retrouva devant la grande porte vitrée, à double charnière. Le long couloir dallé était désert. Durant la journée, il avait remarqué, près des toilettes, une petite porte donnant sur le parc. Bientôt, il foulait l'herbe humide en savourant sa petite montée d'adrénaline amplifiée par un éphémère sentiment de liberté retrouvée.

          C'est que le plus dur restait à venir. Faisant le tour du bâtiment, il se faufila dans la pénombre jusqu'aux parterres de fleurs qui décoraient la pelouse bordant l'avenue. Puis deux ou trois enjambées lui suffirent pour sauter sur le revêtement rugueux du trottoir. Il regrettait ses baskets mais le handicap lui sembla insignifiant. La priorité était de s'orienter. Il ne reconnaissait rien, ce devait être un quartier excentré et à cette heure là, pas âme qui vive.

          Devinant au loin un carrefour quelque peu animé, il s'éloigna rapidement, traversant l'avenue déserte en diagonale. Au bout de quelques centaines de mètres, il tomba sur des rickshaws stationnés à qui il put demander son chemin. Quand ils surent qu'il allait à Gaudowlia, dernier rond-point avant la rue menant sur Dasashwamedh, ils insistèrent pour l'y amener, c'était une belle course, mais il déclina leur offre en leur lançant "Méré paas païssa nahi hai, bhaiyo !! (Je n'ai pas un sou, mes frères)". Près de 3 kilomètres, il lui faudrait une bonne demi-heure. Il pourrait encore se permettre de déranger son vieil ami, astrologue débonnaire et rusé qui ne manquerait pas de lui ouvrir sa porte et le dépannerait de cent ou deux cents roupies.

          Par le passé, Alex lui avait confié son passeport, ainsi que quelques bricoles comme une paire de ray-ban, un baladeur (… en état de marche), une torche électrique "Made in Germany" et autres produits importés qu'il lui aurait ipso facto légué post-mortem, mais tous comptes faits, ces objets pouvaient encore lui servir pour obtenir quelques quarts de gramme chez les dealers.

 

-khadi: (hindi) tissu de coton filé et tissé à la main, artisanat des villages cher au Mahatma Gandhi.

 

          Il ajusta la couverture et s'en drapa comme d'un grand châle de sadhou. L'esprit entièrement calé sur sa destination et marchant à grands pas décidés, il parcourut la distance d'une traite malgré ce que son organisme venait de subir.       

          L'enjeu était vital. Il fallait à tout prix devancer, prévenir, éviter les affres du manque. Rien que d'y songer, ses tripes se nouaient, un suint glacé perlait à son front blême, en même temps qu'un goût rance emplissait sa bouche et qu'il était parcouru d'exécrables frissons. Cette perspective insupportable lui fit franchir les derniers mètres en courant presque.

          L'ami astrologue l'accueillit cordialement et ne fit guère de difficultés pour l'aider. Il lui donna même de quoi s'habiller et se chausser convenablement. A quelques occasions, Alex avait amené à son cabinet de consultation des touristes de rencontre, mais ceci ne suffisait pas à expliquer l'amitié du vieil homme qui avait par ailleurs une clientèle régulière. Le pandit (i.e. maître) n'approuvait évidemment pas son goût morbide pour la défonce mais il le lui faisait rarement sentir, espérant qu'il s'en détacherait de lui-même.

          La couverture pliée sur l'épaule, Alex prit congé et se rendit tout droit chez un de ses fournisseurs qui avait un magasin de brocarts non loin de là.

       Lorsqu'il le vit débarquer dans sa boutique, le commerçant affable et mielleux lui fit le signe convenu. Il était par chance encore occupé avec des clients et la transaction était sur le point d'aboutir. Fort de cette assurance, Alex ressortit pour contourner le pâté de maison jusqu'à une petite porte à double battant. Il en libéra la chaîne sans cadenas et survola l'escalier poussiéreux qui menait à une sorte de grenier désaffecté au-dessus de la boutique, mais sans communication directe avec celle-ci.

          Il n'eut pas à patienter très longtemps. Au bout d'un quart d'heure tout au plus, son pourvoyeur ventripotent le rejoignit d'un air complice et satisfait. Mais le sourire onctueux fit bientôt place à une moue désenchantée lorsqu'il s'entendit réclamer un simple "quarter" au lieu du gramme habituel et se transforma en vilaine grimace quand son visiteur du soir lui demanda la permission exceptionnelle de pouvoir dormir dans le réduit. Il finit par accepter de mauvaise grâce et s'éclipsa en faisant les recommandations d'usage.

          Au cours de ses fréquentes visites, Alex avait stocké sur une étagère encombrée de différents rebuts tout le "matos" nécessaire à traiter une urgence, à savoir une petite trousse médicale enveloppée dans une écharpe élimée. Il pouvait parer au plus pressé. Reculer l'échéance, encore une fois. Cacher un mensonge par une illusion. Et cette fois-ci, il n'y eut pas de massacre. La cérémonie se déroula sans incident notoire. La nuit fut calme, peuplée de rêves lents et paisibles. Une imposture lénifiante.

          Il émergea tôt dans la matinée pour prendre un bain dans le Gange après s'être abandonné, pour quelques païssa, aux mains expertes du barbier (qui, comme le paan, est un luxe bon marché). Cependant qu'il lavait son linge en le frappant sur les vénérables marches de Dasashwamedh Ghat, il dut reconnaître qu'il préférait continuer à shooter plutôt que de mourir, et que si ce n'était pas une vie, cela pouvait au moins constituer une fin en soi. Il n'avait plus rien, et alors?! Dieu y pourvoirait, et sinon, qu'Il aille se faire aduler par des nantis gros et gras.

          Pour l'instant il en était là et demain… s'inquièterait de lui-même. Il se disait veulement qu'il y avait parfois une grande liberté à ne pas avoir de choix. Encore et toujours ce même délit de fuite, une façon d'assumer l'irresponsabilité.

        Il regagna discrètement son repaire pour étendre sa lessive sur la terrasse attenante et fut tenté de se faire un p'tit shoot avec ce qu'il restait de la veille, mais valait mieux économiser pour faire durer le malin plaisir.

          Avisant la couverture dans un coin, il fit mine de l'ignorer et ressortit boire un thé dans la rue pour réfléchir à sa prochaine démarche. Il ne fut guère très inspiré puisqu'il se mit en tête d'aller récupérer ses affaires à l'hôpital. Comme il avait de quoi, il se paya même un rickshaw.

          Son arrivée dans le dortoir causa une sorte d'émoi chez les personnes présentes, mais il n'en saisit pas la portée tout de suite. Sa position était simple, pour ne pas dire simpliste: il venait les débarrasser de ses hardes et cela ne saurait souffrir aucune contestation. L'économat ne l'entendit pas de cette oreille.  Les consignes avaient déjà été transmises et c'est quasi manu militari qu'il fut amené dans le bureau du directeur pour s'entendre énumérer les charges qui pesaient contre lui:

         1) lors de son admission, il avait causé quelques dégâts matériels, dont un bris de glace, sous l'emprise de drogues et d'alcool;
         2) il avait nuitamment quitté le centre hospitalier sans l'accord du médecin et du service administratif;
             3) il n'avait pas réglé les frais médicaux et de séjour, et  
        4) infiniment plus grave, il était parti avec la couverture, propriété inaliénable de l'état fédéral. Le digne représentant du gouvernement n'avait pas l'air de plaisanter et l'accusé dut tourner la tête pour dissimuler un petit sourire aussi incrédule que moqueur.

          D'un ton sévère qui n'admettait aucune contradiction, le directeur se déclara prêt à passer l'éponge sur les trois premières incorrections mais il ne pourrait accepter le vol de la couverture, partie intégrante du domaine public.

          En conséquence, il n'y avait, selon lui, que trois possibilités pour le fautif: restituer l'objet du délit le jour même, en rembourser la valeur estimée à cent roupies ou se voir déférer devant le parquet pour les quatre chefs d'accusation.  Encore heureux qu'il n'ait pas eu vent de ses velléités suicidaires car, selon une vieille loi britannique, il aurait pu aussi bien le traduire en justice pour tentative d'homicide par empoisonnement.

          Alex se chercha une tactique. Il n'avait nullement l'intention de refaire un aller-retour jusqu'à son antre provisoire. Sans doute serait-il accompagné et il ne voulait surtout pas compromettre le marchand de brocarts, pour peu que son "bienfaiteur" soit inquiété dans la procédure. Il ne tenait pas non plus à s'acquitter des cent roupies, c'est à peu près tout ce qu'il lui restait (l'astrologue n'avait pu être très prodigue).

          Essayant de l'emporter au culot, il affirma avoir perdu la couverture en chemin et n'être pas solvable. Le directeur envoya donc quérir la maréchaussée. Le poste de police n'était pas très loin et dix minutes plus tard un planton se présenta, le fusil à la bretelle.

          Le directeur lui remit un document signé de sa main en lui enjoignant de livrer le prévenu à l'officier de garde. Le fonctionnaire agrippa le présumé coupable au dessus du coude et lui montra la sortie. Une fois dehors, Alex se défendit de vouloir s'enfuir et l'autre se contenta de le tenir par la manche. Ils firent les quelques centaines de mètres à pied.

          Il était dix heures environ quand ils pénétrèrent dans l'imposante bâtisse à l'architecture sévère, en fait, une villa trapue en briques rouges, digne héritage de la colonie britannique.

          Portant un simple débardeur de coton blanc sur un loungui à carreaux, les cheveux en bataille et le regard vitreux, l'inspecteur Aggarwal trônait dans la cour inondée de soleil hivernal. Accroupi sur le perron de la chambrée, les coudes reposant sur les genoux, il mâchouillait un bâtonnet de nîm et la façon dont il en recrachait les fibres trahissait sa mauvaise humeur.

          Lâchant le bras d'Alex pour se mettre au garde-à-vous, le planton fit un rapport succinct. L'officier se mit à jurer ouvertement, se plaignant d'être dérangé alors qu'il n'avait même encore pris sa douche, et pour des vétilles en plus. Il déchira le bâtonnet dans le sens de la longueur et se mit à s'en racler la langue.

          Après cette émouvante démonstration d'hygiène personnelle, il se rinça la bouche et ordonna à son subalterne de mettre l'étranger dans son bureau, fermé et sous surveillance, le temps pour lui d'achever ses ablutions et de rendre hommage aux dieux.

          Quand la porte se referma derrière lui, verrouillée à double tour, Alex se sentit tout à coup moins serein et il commença même à appréhender la suite des évènements. Si on lui demandait son passeport, il faudrait bien, pour ne pas avoir un nouveau chef d'accusation, qu'il indique où il se trouve. Même s'il ne pensait pas que l'astrologue soit inquiété outre mesure, il préférait éviter un contrôle car son visa s'était périmé un mois auparavant et, malgré son projet de disparition, il avait quelque peu modifié les dates pour s'octroyer une extension de six mois.        

          Pourtant, au bout de quelques instants, il trouva les ressources pour modifier son attitude psychologique. Il s'était toujours senti à sa place en Inde et rien ne pouvait l'atteindre qu'il ne l'ait accepté. En outre, il ne détestait pas la pression intense de ces situations précaires: au moins, dans sa petite vie de légume, il se passait quelque chose.

          Il s'en remit donc à sa bonne étoile et, afin de pacifier définitivement son mental, entreprit de réciter le premier mantra qui lui vint en mémoire: "Om Namah Shivaya". Sa concentration était encore bonne et sa motivation augmentait au fur et à mesure des répétitions.

          Au bout de quelques minutes d'intense prière, il crut même voir un petit point lumineux scintiller entre ses yeux clos, signe parfois trompeur d'une première élévation spirituelle.

 

-loungui: (hindi) long morceau d'étoffe noué autour des hanche et couvrant les jambes jusqu'aux pieds (c.f. sarong).
-nîm: Azadirachta indica (famille des Meliaceae), arbre très apprécié dans le sous-continent indien pour ses feuilles et son écorce amères utilisées en médecine traditionnelle. Ses branchettes servent de brosses à dents.



07/03/2008
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