1974: O Calcutta, souvenirs accessoires...

       

        L'Élysée Montmartre (1), où je passais mes soirées, était un drôle de biotope. Il s'y donnait un spectacle hétéroclite et passablement grivois, intitulé "Ô Calcutta" (i.e. Oh quel-cul-tu-as, ça [vous] donne le ton), constitué par un enchaînement de saynètes joyeusement ridicules et dont le seul rapport [entre elles] était… sexuel, avec une thématique allègrement salace, basée sur le comique de situation, dont deux scènes piquées au Décaméron du Boccace.           C'était un fourre-tout sans vergogne et usant d'expédients à la limite du grotesque. On pourrait dire que cela n'avait ni queue ni tête, hormis le fait que tous les comédiens étaient entièrement nus (toute érection étant rigoureusement interdite et, d'ailleurs, à mon avis, humainement impossible). Malgré tout, ces sketches avaient trouvé leur public et provoquaient dans l'aimable assistance un bon gros rire bien gras.

          La salle était souvent remplie de touristes espagnols venus par cars entiers s'encanailler à Paris loin de la censure franquiste (l'exécrable Caudillo ne devait libérer l'Espagne et le monde de son ignoble présence que le 20 novembre 1975 et à cette date, j'étais déjà sur les bords du Gange, en route pour la vraie Calcutta).

           Mon boulot consistait à changer les décors entre chaque… tableau. Pendant quelques dizaines de secondes, après le retour en coulisses de ces messieurs-dames les artistes, la scène se retrouvait plongée dans le noir et nous nous précipitions comme des fantômes silencieux, glissant sur des chaussons, guidés par des bandes de chatterton phosphorescent collées au sol, invisibles de la salle, pour installer, enlever et remplacer les éléments du mobilier.

         Cette place d'accessoiriste se repassait entre petits gars à la coule, voyageurs en transit ou chômeurs en fin de droits. Les deux piliers de l'équipe étaient des personnages très attachants, deux retraités (des métiers) du Spectacle, incapables de vivre loin de la magie des "feux de la rampe" et qui forçaient le respect par leur professionnalisme, leur gentillesse et leur humilité. L'un (il s'appelait Pépé) avait travaillé toute sa vie dans le Cirque et avait même été régisseur pendant une tournée des ballets Béjart. C'était son titre de gloire.

          Il en ressassait les anecdotes avec parfois une larmichette au coin de l'œil qui, accrochant l'or incandescent des projecteurs, jetait ses feux comme un diamant de la plus belle eau. C'était émouvant même quand le disque devenait un peu rayé, car on ne pouvait s'empêcher de penser qu'on était en présence de l'homme qui avait côtoyé l'immense Béjart, et il ne faisait pas l'ombre d'un doute que le grand maître (de ballet) avait eu de la considération pour ce petit bonhomme consciencieux et amoureux de son métier. 

  

           L'autre (j'ai oublié son nom, qu'il me pardonne, il doit être mort, ou très vieux) avait été l'éternel figurant au cinéma, la silhouette furtive, le passant anonyme, à l'arrière plan, que l'on voit sans le regarder, et toujours délicieusement ringard.

          Lui aussi avait croisé du beau linge et s'en était mis plein les mirettes. Il avait été le témoin de quelques unes des plus grandes scènes du Cinéma Français, cela s'entendait dans ses soupirs et lors de ses grands silences où son regard délavé semblait se repasser les cassettes en continu. 

          Tous deux me faisaient l'honneur de leur amitié et c'était un vrai bonheur de les retrouver tous les soirs. Parfois, l'ex-doublure de monsieur-tout-le-monde m'accueillait, avec sa voix éraillée de titi parisien, par un: "Tiens v'là le beau Raymond, hein qu'il est beau not'Raymond?!". 

 N'en déplaise à ma mère qui l'a choisi (à cause de Ramuncho, mais c'est beau en basque), j'ai toujours eu horreur (et honte) de mon prénom, mais dans ce cas précis, ça m'allait très bien (et droit au cœur). En plus, qu'un homme qui aurait pu être mon père me salue aussi chaleureusement me faisait oublier pour un instant (ou au contraire, me rappelait, suivant l'humeur) les ironiques et détestables "Alors, qu'ess-tu fous, branleur ?" de mon procréateur. 

          Autre présence lumineuse dont j'ai oublié le nom, l'habilleuse de la troupe qui semblait régner sur son petit monde comme une gouvernante avisée sur une bande de chenapans gâtés-pourris. La quarantaine, une classe, une voix et un physique à la Juliette Gréco, elle promenait sous les cintres (et surtout en coulisses) un enthousiasme désabusé (2) et un pessimisme joyeux teinté d'une douce misanthropie (c'est sans doute pour ça qu'elle m'appelait son Ange de Botticelli).

           La troupe était formée d'une douzaine de comédiens (mâles et femelles) dont certains ont depuis fait carrière dans le cinéma et sont toujours actifs. Le plus connu d'entre eux (césarisé même), Daniel Auteuil, a déclaré, dans un entretien publié par un magazine, qu'il avait dû travailler comme "électro" à l'Élysée-Montmartre quand il mangeait encore de la vache enragée; d'ailleurs, il avait déjà l'encéphalopathie spongiforme (i.e. grosse tête) à l'époque, car ces gens-là vous snobaient le petit personnel comme si nous étions de la merde et nous en voulaient sans doute d'être, tous les soirs, les témoins (à la fois consternés et indifférents) de leurs clowneries profondément débiles.

         (Je crois avoir lu quelque part que des monstres sacrés comme Gabin avaient, en pleine ascension, racheté pour les détruire tous les nanars dans lesquels ils s'étaient fourvoyés à leurs débuts de peur que la critique n'en fasse ses choux gras.)

  

     Un autre de ces messieurs, j'ai nommé Hervé Palud, pas aussi connu mais plus égotiste, a eu la condescendance d'être odieux avec moi, au moins à deux reprises, en me faisant très clairement comprendre que je ne faisais point partie de sa caste. Pauvre tache (2).

 

 

          Je dois dire à sa décharge (publique, bien sûr) que ce petit nabot prétentieux a quand même fini par réaliser, quinze ans après, le film 'Un indien dans la ville' (comédie grand public) qui a eu un certain succès et n'a pas laissé les américains indifférents.


[Benoît Régent] 

          L'ami comédien qui m'avait trouvé ce job (et qui est mort en 1984, à 33 ans, d'une overdose de palfium…) l'avait fréquenté quelques années auparavant dans des ateliers-théâtre (avec Benoît Régent, accessoiriste en même temps que moi à l'Élysée Montmartre) et il m'assurait que ce p'tit gars-là, en Roi Lear, il était impressionnant (de vérité).

          Je veux bien le croire car chaque soir il ne manquait pas de produire son petit effet dans le sketch de l'exhibitionniste: il montrait son zizi à tous les passants, jusqu'au moment où une bonne sœur arrivait et au lieu de s'enfuir en hurlant, elle soulevait ses robes et c'est lui qui prenait ses jambes à son cou.  Accessoirement (…), la fille qui "incarnait" la religieuse était sa maîtresse du moment; et comme il entretenait avec elle un rapport de force très malsain, j'ai connu des moments pénibles où j'entendais en coulisses et malgré moi des bribes de leurs conversations dont le thème récurrent tournait autour de leur façon de faire l'amour, et surtout de comment il voulait que cela fut mené. C'était très édifiant.  

          Par la suite, le hasard qui fait vraiment mal les choses, a voulu que nous habitions le même immeuble, rue St Sauveur (dans le Sentier): je le croisais quand mossieur allait faire pisser le chien et il continuait de m'ignorer, caricature parfaite de la suffisance absolue, de la méchanceté gratuite et de la bêtise crasse. 

        Quant aux deux autres, Philippe Khorsand (récemment décédé), le metteur en scène de cette pantalonnade,

et Roger Mirmont (dont j'ai pu suivre les débuts au cinéma en tant que spectateur, grâce à la télé surtout), l'un s'est cantonné dans les seconds rôles, ce qui est loin d'être péjoratif et constitue en tous cas une réussite éclatante par rapport aux pitreries sans nom auxquelles ils se prêtait (pour un cachet qui n'était ma foi pas négligeable à ce moment là: 7000 FF mensuels en 74!), mais je n'aime toujours pas son style; l'autre m'a agréablement surpris en jouant dans des téléfilms (notamment) avec un naturel qui a fini par me le rendre très sympathique (alors qu'à l'époque il n'était qu'un de ces zigotos). 

          Je me souviens d'avoir assisté à une bien pitoyable fellation pratiquée en coulisse par le danseur du pas-de-deux final (4), un Allemand homophage qui s'était précipité sur un des comédiens debout derrière le rideau et attendant son passage en scène; "Faut parer au plus pressé" avait lancé "le" bayadère en s'emparant de son morceau préféré, juste avant de le happer goulûment et de s'en repaître avec délectation.

          "Pare, pare donc !" répliqua la victime consentante en opinant du chef. Celui qui constituait ce petit en-cas était lui-même parfaitement hétéro mais très souple au demeurant, à telle enseigne que le mets qui semblait si succulent n'en était pas moins resté telle une nouille molle et indifférente à l'appétit vorace de ce têteur teuton et piètre cupidon. Heureusement d'ailleurs car l'homme-sandwich n'aurait pas pu entrer en scène attifé comme un hotdog. Entre parenthèses, c'était le seul qui avait un comportement "normal" avec nous et avec qui il m'arrivait de discuter sans la barrière de caste dont les autres s'entouraient fort abusivement. Au printemps 75, je dus me trouver un remplaçant pour préparer mon tout premier voyage en Inde.

 Raymond Vergé
  NOTES    

    ¹L'Élysée-Montmartre, métro Anvers (… et contre tous), avait été une salle de catch célèbre et dont le directeur n'était autre que Delaporte, ancien catcheur très connu dans les années 60, star des matches télévisés et partageant la vedette avec l'Ange Blanc et le Bourreau de Béthune (ce dernier devenu par la suite garde du corps de Le Pen avant de se lancer en politique…). Au début des années 90, ce théâtre au pied de la butte s'est encore reconverti en salle de concert, accueillant d'excellents groupes de musique plutôt progressive, pour ne pas dire très branchée.

     ²Au cours d'une conversation, elle m'avait beaucoup étonné en déclarant avec beaucoup de conviction que mettre un enfant au monde était le pire des cadeaux qu'on pouvait [lui] faire, étant donné la nature humaine, chaque jour apportant son nouveau lot d'atrocités et de catastrophes absurdes. A l'époque, je ne partageais pas ce point de vue, ne considérant pas l'homme (comme étant) foncièrement mauvais. En fait, elle avait entièrement raison, et 25 ans après, je pense moi aussi que l'humanité est irrémédiablement pourrie et ferait bien de disparaître de la surface du monde pour de nouveau laisser le champ libre aux plantes et aux animaux pris en otages par les envahisseurs barbares et stupides que nous sommes. D'un autre côté, je reste persuadé que seules les femmes peuvent sauver la planète de son inexorable dérive suicidaire, mais avant que la tendance ne s'inverse, c'est à dire que les femmes ne prennent enfin le pouvoir sur les mecs, pour préserver et nourrir au lieu de détruire et affamer, et bien il sera trop tard et les générations futures ne pourront que nous maudire de leur avoir laissé une poubelle en héritage et des pleurs en partage. Comme la population ne cesse d'augmenter et que le pouvoir reste presque essentiellement masculin, l'avenir est tout tracé: droit dans le mur des lamentations.

    ³Nous avions pourtant un ami commun, Benoît Régent, comédien du théâtre "classique" qui joua dans quelques films par la suite. Il est mort en 94, au retour d'un tournage en Suisse (avec Jane Birkin dans le casting). J'étais en Inde à ce moment-là et ne l'ai appris qu'à mon retour, mais je n'ai jamais pu savoir de quoi il était mort; quelqu'un m'a laissé entendre que c'était peut-être le sida. Benoît avait été accessoiriste avec moi pendant quelques semaines, entre deux engagements au théâtre. Il ne serait certainement jamais monté sur scène à poil avec les autres.

    4 le clou du spectacle, un simulacre de danse classique exécuté, i.e. mis à mort, par deux "artistes" en costume d'Adam et Ève avant la chute. 


(Tableau 'sans date' de Clovis Trouille/1889-1975) «Lire: Oh! Quel cul t’as!»
  

"Mes funérailles", tableau de Clovis Trouille, 1940

Roger Delaporte, le célèbre catcheur souvent vu sur le petit écran dans les années 60 en méchant; il était un des grands organisateurs de combats, propriétaire de l' Elysée-Montmartre.

Après avoir tenu un restaurant à Paris, s'être essayé à l'écriture de roman et avoir vécu dans l'Eure où il s'intéressait aux activités de la Fédération Française de Catch, Roger Delaporte serait décédé fin octobre 2009, à l'âge de 80 ans.

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[crédit: jan-clod/Janvier 2011]



08/03/2008
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